Identità/Appartenenza
Il viaggio come esperienza creativa - Travel as a creative experience

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Identità nel mondo / Un mondo di identitàRassegna stampa
 
 
 

 

Jeane Fabb

Ageless Conversations

 

Context: “Without a Trace”, a collective art-action under the midnight sun in Iceland, July 1999. Nine artists, Quebecois and Icelandic, walked for twelve days in the heart of this country, with the intention to be open to the land, and in this spirit, to leave as little trace as possible.

Entering the heart of Iceland was to set foot inside a mystery. Driving through the thick fog, all senses strained to understand this territory so enigmatic. I could feel the humid, windy and cool climate, and the undulating land rolling beneath. Fleeting glimpses of glacial rivers amidst vivid green grasses gave sensations of both the familiar and the unfamiliar—like past and present mixed together into immediate impressions.

After the long ride to the first hut, I set off to explore, propelled into the fog by the need to feel the land directly under my feet. What was beyond sight was imagined through what was in sight. Walking amongst the huge tufts of thick moss, I thought of the strata within the land beneath us, the boiling magma and gaseous fluids, and how, as archeologists say, the deeper one digs, the older it gets. Yet here, through the geysers, volcanoes and hot-springs, the deep underneath surges up to the surface all by itself. Not like back home, where the ancient worn-to-the-bone granite mountains are so still, so silent.

It took three days for the fog to slowly, but completely, dissipate. Already the group had pored over maps and exchanged stories about place. We had increased the certainty of our foothold in glacial rivers and on the edges of canyons. Names of places were becoming familiar. We set off on our first long trek, the ever-present wind in our face, distant horizons now clearly visible.

My desire was to remain open to the immediate. As we walked, I realized that I carried inside me a loving attachment to my own familiar territory. I could feel the strong sensual experience of this place in my body. In Quebec, in the Laurentian mountains, each day, no matter the season, I walk in the boreal forest. However, in Mexico, when my friend Magali discouraged me from going out on the land by myself, I learned how fortunate I was to wander so freely. She said a woman never walks alone in the landscape. Can the nature of the encounter between body and place be determined by our sex? By politics and social mores? Images come to mind: women walking with children and water and food and firewood on their backs, in their arms, on their heads, by their side.As I walk, I think how fortunate I am to be living with my daughter in a country that is neither war-torn, nor in the middle of a drought, nor has yet turned into an industrial wasteland. Where is the connection between here and there? Our common ground? Does it lie within the bare bones, within our sense of rooting in nature?

I longed to feel anonymous: as if I were neither from here nor from there. I wanted to be reminded again of the planetary rock. Of our greater context. I chose to walk the land dressed in a particular way. Like on a pilgrimage. But with no particular destination but to be present to the journey. I chose simple dark clothing as a shifting boundary between inner and outer—a long black cotton skirt, a black woolen vest, black gloves and a large black headscarf. An invitation to an intimate narrative between myself and the land. A simple gesture that marked the passage from one world to another, a personal signal that allowed me to imagine an alliance with women walking elsewhere.

In my journal I wrote: “I wear black like silence and waiting. I walk surrounded by silence. I wait surrounded by silence, by mute mountains and creeping glaciers… I walk and wait on the rims of cliffs, at the edges of swift rivers, at the foot of an immense stone, in the middle of infinite expanses… Wearing this long dark skirt has something to do with how I enter the space and witness it. I hear my breath and the wind…yes, the wind, not like back home in the Laurentian mountains where it constantly whispers and whistles through the trees. Here, the wind rushes over the land, through my clothes, around my ears. It blows my skirt in all directions, flaps my scarf, pushes and pulls me. It fills the silence…and I am simply a woman wearing black in July in the heart of Iceland, in the time of no-night, no-blackness. I look into the plunging ravines, into the matrix of earthy folds...I feel the land shaping my sense of self…I am minute in this vastness…“

 

 

 

Jeane Fabb

Conversations sans age

 

Contexte: « Sans traces », une action artistique collective sous le soleil de minuit en Islande, en juillet 1999. Neuf artistes québécois et islandais ont marché pendant douze jours au cœur du pays, avec l’intention d’être ouverts à cette terre et en ce sens de laisser le moins de traces possible.

Pénétrer au cœur de l’Islande, c’était comme tenter de percer un mystère. Le déplacementà travers un épais brouillardtendait tous les sensvers la compréhension de ce territoire tellement énigmatique. Je ressentais ce climat humide et venteux qui subjuguait cette terre ondoyante.Les rivières glacières entrevuesau milieu de l’éclat des herbes vertes me procuraient une double sensation de familier et d’étranger – comme si le passé et le présent s’amalgamaient end’immédiates impressions.

Après un long chemin jusqu’au premier refuge, j’ai entrepris d’explorer, attirée dans la brume par le besoin de sentir la terre directement sous mes pieds. J’imaginais ce qui restait invisible à partir de ce que je pouvais voir. En marchant parmi les énormes touffes de mousse épaisse, je pensais à l’épaisseur de laterre sous nos pas,au magma bouillant et aux fluides vaporeuxetje me rappelais comment, selon les archéologues, plus on creuse plus c’est vieux.En ce lieu, toutefois, la profondeur sous-jacente jaillit d’elle-même à la surface par les geysers, les volcans et les sources géothermiques.Ça n’a rien à voir avec chez-nous, où les vieilles montagnes de granit immobiles, usées à l’os, restent tellement silencieuses.

Ça a pris trois jours avant que lentement le brouillard ne se dissipât complètement. Le groupe était déjà absorbé par les cartes topographiques et se racontait des histoires à propos des lieux.Nos pas ont pris de l’assurance dans la traversée des rivières glacières et sur les crêtes des canyons. La toponymie des lieux devenait familière. Nous avons entrepris notre première longue randonnée, le vent omniprésent en pleine face, les lointains horizons enfin clairement visibles.

Je ne voulais que rester disponible à l’immédiat.En marchant,je constatais comment je portais en moi mon attachement amoureux pour mon territoire familier. Je ressentais la puissante expérience sensuelle de ce lieu dans mon corps.Au Québec, dans les Laurentides, chaque jour, en toute saison, je marche dans la forêt boréale. Or au Mexique, quand mon amie Magali m’a découragée d’aller me promener toute seule, j’ai compris ma chance de pouvoir ainsi circuler librement.Elle m’a expliqué qu’une femme ne va jamais seule dans le paysage. Est-ce que la nature du rapport entre une personne et un lieupeut être déterminée par le sexe auquel elle appartient, par quelque politique ou des consensus sociaux ? Des images viennent à l’esprit : des femmes qui marchenten portant sur leur dos, dans leurs bras, à leurs côtés des enfants, de l’eau, de la nourriture et du bois. Tout en marchant,je comprends jusqu’à quel point je suis chanceuse de vivre avec ma fille dans un paysépargné par la guerre etla sécheresse et pas encore réduit à une terre ravagée par la pollution industrielle. Où est la connection entre ici et là-bas ? Notre terrain commun est-il enfoui au plus profond de notre être, au coeur même de notre enracinement dans la nature ?

J’avais envie de rester anonyme : comme si je n’étais ni d’ici ni d’ailleurs.Je voulais encore me rattacher à la roche planétaire. Notre plus grand contexte. J’ai décidé de marcher sur cette terre vêtue d’une façon particulière. Comme lors d’un pèlerinage. Sans destination précise, sans autre but que d’être présente au voyage. J’ai choisi de simples vêtements noirs en guise defrontière changeante entre l’intérieur et l’extérieur—une jupe longue de coton noir, une veste de laine noire, des gants noirs et sur ma tête, un grand foulard noir.Une invitation à un dialogue intime entre moi et la terre. Un simple geste qui marque le passage d’un monde à l’autre,un signe personnel me permettant d’imaginer une alliance avec des femmes marchant ailleurs.

J’ai écrit dans mon journal : «  Je porte du noir comme du silence et de l’attente. Je marche entourée de silence. J’attends enveloppée de silence, parmi les montagnes muettes et les glaciers mouvants... Je marche et j’attends sur le bord des falaises, près des torrents, au pied d’une immense pierre, au milieu d’infinies étendues... Le fait de porter cette longue jupe foncée évoque ma façon de pénétrer dans l’espace et d’en témoigner. J’entends mon souffle et le vent... oui, le ventn’est pas comme dans les Laurentides où il murmure et siffle tout le temps à travers les arbres. Ici le vent dévale la terre, passe à travers mes vêtements, me tourbillonne dans les oreilles. Il fouette ma jupe dans toutes les sens, bat mon foulard, me pousse et me tire. Il emplit le silence... et je suis simplement une femme portant du noir, en juillet au coeur de l’Islande, dans le jour éternel, sans nuit, sans noirceur. Je regarde au fond des ravins vertigineux, dans la matrice des replis de la terre... J’ai l’impression que la terre façonne ma conscience de moi-même... Je suis infime dans cette vastitude... »

 

(trad.: dell’autore e di D. Poulin)