Daniel Poulin
L’héritage du feu
J’ai l’habitude d’aller en
canot sur les lacs et les rivières, surtout sur les lacs
Nominingue dans les Hautes-Laurentides québécoises
où je vis. Je trace de simples cartes de mes parcours et
je note certaines observations qui parfois deviennent des réflexions.
Voici un texte extrait de « Vagabondages »,
un petit livre écrit dans ce même esprit après
quelques jours d’une expédition solitaire en forêt.
Un demi-million d’années autour
du feu, à regarder scintiller la flamme. Cinq cents
millénaires rassurés par sa chaleur, fascinés
par sa lumière dans la nuit aveugle jusqu’au matin.
En parlant d’héritage:
à chaque fois que j’allume un feu, les mêmes
émotions refont surface. J’ai l’impression de
faire quelque chose d’important, et ce geste simple à
chaque fois me donne l’impression de répéter
un rituel. Que ce soit dans le poêle à la maison ou
en pleine forêt, le même phénomène se
produit. Allumer le feu, c’est un geste directement relié
à la survie: c’est la chaleur, le repas chaud, la lumière
dans la nuit. La vie du camp s’articule autour du feu. C’est
si important, qu’avec nos villes, nous alimentons un feu éternel
qui repousse l’obscurité hors de leurs frontières.
Le feu et l’eau c’est la vie. On ne peut s’éloigner
ni de l’un ni de l’autre. On ne peut voyager qu’avec
l’un et l’autre.
En forêt la nuit, une fois le repas du soir
avalé, avec un bon breuvage chaud, près du feu, le
regard devient prisonnier des flammes. Et dans le feu lui-même,
un nouvel espace s’ouvre et nous amène dans des rêves
absolument inaccessibles à la lumière du jour. Le
corps se détend. On ne repartira pas. Ailleurs est ici. L’obscurité
nous retient à l’intérieur de l’aura de
notre source de lumière, soigneusement gardée vivante.
Il faut nourrir le feu: cette inévitable contrainte est d’autant
allégée par un peu de prévoyance. Si certains
rêves n’apparaissent qu’à la lueur du feu,
la lumière du jour est bien pratique pour faire provision
du bois qui alimentera le feu. La petite provision de bois sec est
une magnifique assurance.
Ce soir là, sur la Pointe à Saint-Jean,
au bord du feu, le temps était tout à fait calme.
Avec mes pierres en forme de vieux outils au creux de la main, je
me demandais où j’avais vraiment atterri, dans quelles
traces est-ce que je posais les pieds. J’ai toujours le vertige
à l’idée des strates d’occupation humaine
sur un lieu où je me trouve. En prenant conscience de ce
phénomène, la profondeur de l’histoire me devenait
perceptible, et je me voyais, sur ma parcelle de présent
comme au sommet d’un axe, qui à partir d’ici
s’enfonce dans le temps révolu, en créant un
horizon vertical comme un arbre. Qu’en est-il de ces présences
humaines éphémères, acharnées à
être sur des sentiers mal tracés qui se referment derrière
eux? Qu’est-ce qui est écrit dans ces pierres? Quel
héritage demeure?
Je vois toujours mon père libraire un livre
à la main: le bel outil, le noble objet, au contenu mystérieux
et subtil qui prend toutes les formes et ne s’épuise
jamais. Outil de survie, chez-nous les livres ont littéralement
nourri la famille. Il y a toujours eu des livres chez-nous. Dès
ma naissance je dormais dans le “bureau”,avec un livre
pour oreiller; “Que de rêves j’ai rêvé...”
parmi les livres du Quartier Latin. Les livres, je les ai toujours
touchés, j’ai toujours senti l’odeur d’encre
et de papier. Quand au Petit Séminaire de Québec,
monsieur Rouleau, mon professeur de littérature a ouvert
le livre de Saint-Denys-Garneau, et qu’avec une sensibilité
que je ne savais pas possible il a fait fleurir le poème
sous mes yeux, il faisait croître un germe que je tenais depuis
toujours au fond de la main, et dont je ne soupçonnais pas
encore vraiment l’étendue. Ça a changé
ma vie. Ce que j’ai ressenti là, c’était
une émotion fondatrice. Les livres de mon père prenaient
soudainement un tout autre sens, ils devenaient de véritables
outils magiques, comme si une petite pierre familièrese métamorphosait
sous le regard et sous la main, et adoptait une forme jusque là
inattendue lui permettant de fendre l’air à une vitesse
insoupçonnée,et d’atteindre son but lointain.
Et ça touchait mon destin. Ça m’atteignait au
centre, et ça n’allait plus me quitter. D’une
façon ou de l’autre je suis captif de l’héritage.
Jusqu’où plonge-t-il ses racines? Quelle est sa légitimité?
La parenté n’est pas seulement une affaire de sang,
c’est une affaire de liens, c’est une histoire d’amour.
Je tiens la petite pierre au creux de la main et je vibre. Mes appartenances,
si je ne les invente pas, je les nourris: comme on alimente le feu
qui éclaire un coin de nuit; tout comme un chant dans le
silence qui de loin en loin propage l’héritage de la
parole.
Extrait de Vagabondages Ed. Boréal
Art/Nature 2000
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| Daniel Poulin: Une journée de navigation
en canot |
Extrait du carnet de
voyage Vagabondages |
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Daniel Poulin
The heritage of fire
I often canoe on lakes and rivers, mainly on the
Nominingue Lakes in the Upper Laurentian forest of Quebec where
I live. I draw simple maps of my travels and I write down my observations
which sometimes transform into reflections. Here is a text from“Vagabondages”a
little book written in the same spirit after a few days on a solitary
expedition in the wilderness.
Half a million years around the fire,
gazing into the sparkling flames. Five hundred millennia reassured
by its warmth, amazed by its light during the blind night until
the morning.
Speaking about heritage: each
time I light a fire, I feel the same emotions. I suppose I am doing
something important, and each time this simple gesture gives me
the impression I am repeating a ritual. Whether in the stove at
home, or in the wilderness, this phenomenon occurs. To light a fire
is directly connected with survival: it is warmth, a hot meal, a
light in the dark. Camp life revolves around the fire. It is of
such importance our cities nourish an eternal fire to push away
the darkness beyond their frontiers. Fire and water are life. We
cannot survive without one or the other.We can only travel with
them both.
In the wilderness night, once the supper is eaten,
and with a good hot drink close to the fire, our eyes are held captive
by the flames.Within the fire a new space opens dreams impossible
during daylight. The body relaxes. We will not leave again. Elsewhere
is here. Darkness keeps us inside this aura so carefully kept alive.
Fire must be fed: this inevitable task lightened by a little foresight.
If certain dreams only appear within the glow of fire, daylight
is the time to fulfil the wood supply that maintains the fire. A
small pile of dry wood is a magnificent reassurance.
One night beside the fire, on La Pointe à
Saint-Jean, the weather was calm. In my hands I held some stones
shaped like ancient tools, and I wondered where I had really landed,
upon which traces my feet had walked. My head spins each time I
reflect upon the layers of human occupation within a place I happen
to be. As I become aware of this phenomenon, the depth of history
appears and I see myself standing on my little part of the present,
as if I am at the top of an axis which plunges into the fullness
of time, creating a vertical horizon, like a tree. What is it about
these ephemeral human presences, relentlessly present on imprecise
paths that close behind them? What is written in these stones? Which
heritage stays?
I always see my father, the book seller, with a
book in his hand: the nice tool, the noble object, with its mysterious
and subtle content embracing every form, never drying up. Survival
tools, at home books literally fed the family. There were always
books at home. Since my birth, I’ve slept in an office, a
book for a pillow; “Of dreams I’ve dreamt” amongst
the books of Quartier Latin. I have always touched them, I have
always breathed the odour of ink and paper. At college in Quebec
City, my literature teacher opened the poet’s book with a
sensitivity I did not know was possible. He made the poem flourish
in my imagination. A germ grew which I’ve always kept in my
hand without imagining its vastness until this moment. My life was
changed. I felt a fundamental emotion. New meaning was suddenly
printed in my father’s books. They became veritable magic
tools. Like a familiar stone they were metamorphosed into a form
that until then was unexpected, permitting them to pass through
the air at full speed to a far-off goal. This touched my destiny,
reached into my core, and would never leave me. Anyway, I am held
captive of heritage. Up to where do its roots penetrate? What is
its legitimacy? Kinship is not only a question of blood, it is a
question of links, a love story. I keep the little stone in the
palm of my hand, and it thrills me. I do not invent where I belong,
I feed it, as I do a fire that lights a part of the night, just
like a chant in the silence which diffuses farther the heritage
of speech.
From Vagabondages Ed. Boréal Art/Nature
2000
(trad.: dell’autore e di J.
Fabb)
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